Éric Sadin et Pasolini
Dans sa critique des métavers et de l’intelligence générative, Éric Sadin reconduit une tentation classique du technopessimisme : postuler un âge pré-numérique porteur d’une authenticité organique que la technique aurait dissoute. Or, ce prétendu monde analogique n’a jamais constitué un dehors pur de l’algorithmique. Les procédures de tri, de hiérarchisation et d’exclusion y opéraient déjà, mais sous une forme brute, incorporée aux pratiques sociales : réputation, rumeur, ostracisme. Le passage du poing au code ne marque pas une rupture ontologique ; il formalise et accélère des mécanismes immémoriaux d’autorégulation collective. L’algorithme qui invisibilise aujourd’hui un dissident ne fait qu’expliciter un protocole social qui, hier, marginalisait l’hétérodoxe par la pression physique du groupe. En ce sens, le numérique n’invente pas la normalisation, il en propose une version calculable, dépouillant le contrôle de ses oripeaux sentimentaux.
Il convient dès lors de lever le voile sur la prétendue gratuité des interactions humaines que Sadin tente de sanctifier. Si les échanges sociaux comportent une dimension d’affectivité, ils ne se laissent jamais tout à fait extraire d’une logique de transaction. La demande d’un « like », l’offrande d’un service ou le désir de séduire une passagère en auto-stop relèvent d’une économie du profit symbolique et émotionnel. L’écosystème numérique n’introduit pas le calcul dans le sanctuaire de l’âme ; il condense et rend perceptibles des structures d’intérêt qui ont toujours gouverné le corps social. L’intelligence artificielle apparaît alors moins comme le fossoyeur de la subjectivité que comme un miroir d’une honnêteté radicale, évacuant le brouillard décoratif du « désintéressement » pour mettre à nu la mécanique froide des échanges.
L’histoire culturelle confirme que cette algorithmicité sociale a toujours œuvré à la neutralisation de ce qui excédait ses cadres d’intelligibilité. Les trajectoires d’Antonin Artaud ou de Vincent van Gogh rappellent que l’exclusion de l’écart est une constante systémique, une immolation méthodique de l’altérité au profit de l’inertie sociale. Sadin déplore la perte d’un sujet souverain face à la machine, occultant le fait que l’humanité a majoritairement produit des comportements de répétition, punissant avec une régularité de métronome toute velléité de singularité. L’IA ne crée pas cette dynamique de l’effacement ; elle en systématise l’exécution, menant la logique de la doxa à son achèvement formel et rendant enfin visible la banalité du mal normatif.
Le paradoxe contemporain réside dans la vacuité de la dénonciation de la « froideur » machinique par des individus dont la production discursive est elle-même un amoncellement de clichés prévisibles. La subjectivité collective, enchaînée à des besoins de reconnaissance primaires, s’avère souvent plus algorithmique que n’importe quel réseau de neurones. En prenant en charge la reproduction industrielle des stéréotypes, de la plainte et de la gloriole, l’IA pourrait paradoxalement libérer l’esprit d’une tâche ingrate. Elle contraint l’humain à identifier ce qui, en lui, résiste encore au programmable, forçant l’intellectuel à abandonner la posture de l’imitation sociale pour se réfugier dans l’opacité d’une pensée irréductible à l’optimisation.
Dès lors, la seule stratégie d’existence viable n’est pas le retrait nostalgique, mais l’invention de modes de présence capables de saturer le système par l’absurde. Si l’appareil technique enregistre et modélise chaque geste, l’enjeu devient la création de pratiques discrètes, de « romans fluviaux » intérieurs, inaccessibles à la capture intégrale des données. Cette opacité n’est pas un repli, mais une condition de survie. En poussant l’algorithmique jusqu’à son terme, on ouvre un champ critique inédit : celui d’une responsabilité aiguë où l’on ne peut plus feindre l’originalité. L’intelligence artificielle ne décide pas de la fin de l’humain ; elle délimite avec une précision chirurgicale le périmètre de notre propre robotisme, nous laissant enfin seuls face à l’exigence de l’unique.
En citant Pasolini, Éric Sadin tente d'en faire le rempart d'un « humain » égaré, omettant que Pasolini lui-même, dans « Des oiseaux, petits et grands », a scellé le destin funeste de cet idéal. Le Corbeau, incarnation de l'intellect et de la réflexivité, ne succombe pas sous le froid calcul d'une machine, mais sous les mâchoires de Totò et Ninetto — porteurs vivants de cette authenticité populaire que Sadin s'obstine à idéaliser. Il n'est pas dévoré par des formules, mais par une doxa organique, par l'instinct social visant à éliminer tout ce qui excède le cycle de la consommation. Là où Sadin voit dans la numérisation une menace pour la subjectivité, la tragédie pasolinienne met à nu une vérité plus radicale : la subjectivité n'a jamais été qu'un appendice immangeable pour une majorité humaine fonctionnant selon un algorithme biologique.
Totò et Ninetto ne sont pas les victimes d'une aliénation technologique ; ils sont eux-mêmes des algorithmes de survie dont le mercantilisme et la cruauté précèdent tout octet. Dans la scène face à la Lune, leur incapacité à la contemplation ou à la compassion n'est pas une panne, mais le fonctionnement nominal d'un programme d'homéostasie sociale. Sadin redoute que l'IA ne nous transforme en consommateurs prévisibles, mais il ignore que derrière les hangars de l'histoire, l'homme ordinaire a toujours fait son repas du Corbeau-intellectuel dès lors que celui-ci cessait de servir ses besoins primaires. L'IA, dans ce contexte, n'est pas le meurtrier, mais l'inventaire d'une dévoration déjà accomplie, convertissant les restes de la réflexion en données statistiques.
L'unique interstice de liberté dans ce paysage amer ne surgit pas de la tentative de sauver le Corbeau, mais du regard du cinéaste qui transmute Ninetto en flux. Lorsque Ninetto court sur les collines, il cesse d'être une fonction — celle du fils ou du mangeur — pour devenir pur mouvement, fleuve, paysage. C'est ici que réside la méthode du « Roman fluvial » : ne pas s'opposer à l'algorithme par le moralisme, mais s'en échapper par un changement d'état. Tandis que Sadin s'accroche aux rives d'un humanisme déchu, l'écriture véritable s'accomplit dans ce régime de la course, devenant invulnérable à toute fixation. L'IA, en portant la stéréotypie sociale à son absolu, ne fait que projeter une lumière plus vive sur ceux qui, tel le héros de Pasolini, choisissent la course sur les collines plutôt que le banquet rituel de la doxa.